Thierry Hebraud : « L’impact économique du reconfinement sera relativement modéré »

Thierry Hebraud : « L’impact économique du reconfinement sera relativement modéré »

Dans un entretien avec Business Magazine, Thierry Hebraud, Head of Corporate and Institutional Banking de la MCB, évoque le rôle du secteur bancaire et du soutien aux piliers économiques touchés par la pandémie. Il parle aussi de l’apport aux secteurs en croissance avec le financement de nouveaux projets.
Ainsi, précise Thierry Hebraud, le financement au secteur privé a progressé de 5 % entre février 2020 et 2021 pour le secteur bancaire et de 7 % pour la MCB. Voici quelques extraits de cet entretien.

Selon Malhar Nabar, Division Chef du Research Department du FMI, la reprise dans des économies comme Maurice et les Seychelles qui sont fortement dépendantes du tourisme, risque d’être (…) lente. Partagez-vous cet avis ?
Il est clair que le secteur du tourisme demeure principalement tributaire de la conjoncture économique internationale et de l’avancée de la campagne de vaccination. Nous avons quand même des raisons d’être moins pessimistes. Par exemple, aux Maldives où le tourisme contribue de manière directe et indirecte à hauteur de 60 % du PIB, plus de 300 000 arrivées ont déjà été enregistrées au premier trimestre de l’année après que 60 % de la population a déjà reçu une première dose du vaccin contre la Covid-19. Les Seychelles ont, elles aussi, procédé à la réouverture de leurs frontières avec 90 % de leur «targeted population» ayant reçu la première dose du vaccin.

Pour ce qui est de Maurice, même si l’économie bénéficie de l’apport d’autres secteurs et que la dépendance sur le tourisme est moins conséquente qu’aux Maldives et aux Seychelles, il n’en demeure pas moins un secteur important pour la relance de notre économie. Au vu de l’expérience des pays mentionnés, nous pouvons être confiants que si nous parenons à avancer rapidement avec la campagne de vaccination et atteindre l’immunité collective, nous pourrons alors entreprendre la réouverture de nos frontières et relancer le secteur du tourisme.

Le FMI prévoit une croissance de 6,6 % de l’économie mauricienne en 2021. Une performance supérieure aux dernières estimations de MCB Focus, qui table sur une expansion du PIB de 6,3 %. À la lumière du reconfinement qui (…) pourrait nous coûter jusqu’à 2 points de croissance, quelle devrait être la performance de notre économie cette année ?
Il convient de faire ressortir que la projection faite par le FMI ne prend, selon toute probabilité, pas en considération le confinement en vigueur actuellement à Maurice. Il en est de même pour l’estimation de MCB Focus qui date de janvier dernier. Cela dit, l’impact économique de ce second confinement sera relativement modéré, considérant que des activités économiques supplémentaires ont été autorisées à reprendre depuis le 1er avril ; qu’un grand nombre de Work Access Permits ont été délivrés rapidement ; et que plusieurs opérateurs ont pu maintenir un certain niveau d’activité grâce au remote work. Si nous parvenons à endiguer cette nouvelle vague de contamination et à progresser sur le plan de la vaccination pour atteindre l’immunité collective, alors nous pourrons espérer une amélioration durable des conditions économiques et une réouverture de nos frontières dans la dernière partie de l’année. Dans l’ensemble, nous nous attendons toujours à un rebond de l’économie mauricienne cette année, bien qu’à un rythme moins soutenu que prévu auparavant.

L’excès de liquidités (en roupies) dans le système bancaire s’élève à Rs 33 milliards. Est-ce que ce niveau élevé reflète une trop grande prudence de la part des banques à débloquer du crédit en faveur des agents économiques?
Certainement pas ! Le secteur bancaire, accompagné par l’ensemble des mesures de support octroyées par le gouvernement et la Banque de Maurice, joue pleinement son rôle de soutien aux secteurs économiques touchés par la pandémie, tout en maintenant son apport aux secteurs en croissance avec le financement de nouveaux projets. Malgré le fait que la pandémie ait eu un impact sur la demande de crédit, le financement au secteur privé a progressé de 5 % entre février 2020 et février 2021 pour le secteur bancaire et de 7 % pour la MCB, qui a une part de marché de presque 40 % s’agissant des crédits alloués à l’économie.

Pour revenir à l’excès de liquidités en roupies, il convient de noter que cette situation ne date pas d’hier. Il est aussi vrai qu’en période de crise, nous constatons partout dans le monde que l’épargne dans les banques a tendance à progresser pour deux raisons : la prudence des acteurs économiques face aux risques potentiels qui peut amener à un report des nouveaux investissements ; et la baisse dans la consommation des ménages.

À fin décembre 2020, le portefeuille de prêts bruts du groupe MCB avait connu une augmentation annualisée de 14,3 %. Quelle fraction de ce portefeuille a été octroyée au secteur corporatif ?
Les prêts bruts du Groupe ont effectivement enregistré une croissance annuelle de 14,3 % pour atteindre Rs 279,5 milliards au 31 décembre 2020. Cette performance s’explique principalement par une hausse significative des prêts au niveau de la Banque en ce dernier trimestre, attribuable à l’expansion de son carnet de prêts internationaux relatifs, en particulier, au segment Energy & Commodities (E&C), ainsi qu’aux activités de financement structurés de projets. En effet, le segment Corporate and Institutional Banking de la banque, qui constituait plus de 70 % des prêts du groupe, a connu une croissance d’environ 19 % comparé à l’année dernière, compte tenu d’une part importante de nos prêts en devises et de la dépréciation de la roupie. À noter qu’au 31 décembre 2020, nos prêts aux entreprises locales représentaient environ un tiers des prêts du groupe.

La MCB entend-elle appuyer davantage l’économie réelle à travers ses programmes de financement ?
Pour répondre à cette question, nous devons analyser les deux lignes essentielles de nos financements : le financement aux entreprises locales et nos financements internationaux. Avant tout, je tiens à préciser que la MCB bénéficie d’une capacité financière solide et d’une liquidité confortable tant en roupies qu’en devises étrangères, qui lui permettent de voir cette crise avec une certaine sérénité.

Concernant notre support à l’économie locale, nous restons bien sûr très attentifs à soutenir autant que faire se peut les entreprises mauriciennes, et en particulier les plus impactées par cette crise qui touche, comme vous le savez, le secteur du tourisme et les métiers qui y sont associés. Dans ce contexte, la campagne de vaccination est un élément fondamental dans la stratégie de relance de notre économie et pour la réouverture de nos frontières. Mais nous notons également que nombre de secteurs économiques se portent relativement bien, même si l’impact du second confinement dans lequel nous nous trouvons reste à déterminer. Nous continuons donc à financer les nouveaux projets dans les secteurs porteurs et nous maintenons notre soutien ferme aux autres secteurs avec l’assistance des mécanismes du gouvernement dont l’économie a également besoin.

S’agissant de notre expansion internationale, notre modèle de financement très structuré a démontré sa résilience. Cette crise offre de nouvelles opportunités, comme le retrait de certains acteurs internationaux sur les géographies qui sont pour nous stratégiques, et nous maintenons un appétit au risque intact, mais toujours extrêmement sélectif.

Les banques font face à un dilemme : d’une part, elles doivent soutenir l’économie et, de l’autre, elles sont tenues de veiller à leur stabilité financière. Comment faire la part des choses ?
C’est bien là notre préoccupation constante. Nous sommes conscients d’être une partie de la solution, mais pas la seule. Nos efforts d’augmentation importante de nos provisions pour risques généraux nous permettent de nous préparer avec une certaine sérénité au pire qui n’est jamais sûr. Mais cela ne doit pas, non plus, se traduire par un repli sur soi qui serait mortifère. Notre rôle n’est pas seulement de soutenir ceux qui vont mal, mais d’accompagner ceux qui vont bien dans leur développement.

Cette situation de crise ouvre de nouvelles opportunités dans de nombreux secteurs, que nous devons savoir déceler et accompagner avec nos clients. Je ne citerai, pour exemple, que nos engagements Klima Neutral 2050 et Lokal is Beautiful, qui, à l’évidence, vont devenir des forces majeures au cœur du développement mauricien et africain. La vaccination et ses effets induits sur la reprise économique à venir ne doivent être entendus que comme un moyen, et en aucun cas une fin en soi.

Dans cet environnement concurrentiel, comment la MCB se distingue-t-elle de ses compétiteurs en termes d’offres spécialisées destinées aux entreprises ?
Tout d’abord, rappelons la solidité de notre bilan, de notre profitabilité et de notre rating même après la récente correction, parmi les plus élevés des banques africaines. Dans un monde incertain, les entreprises s’interrogent, à juste titre, sur leur «risque bancaire» et nous ne doutons pas que ce «fly to quality» nous est bénéfique.

Sur le marché local, avec une part de marché prépondérante de plus de 42,2 % en ce qui concerne les prêts aux entreprises, nous sommes l’un des principaux acteurs bancaires à avoir encore la capacité et/ou la volonté de soutenir ses clients et l’économie mauricienne. Cela ne nous empêche pas, non plus, d’étoffer notre offre de produits et de services. Enfin, notre stratégie de développement international repose sur un choix clairement affirmé de nous positionner comme un «niche market player» sur l’Afrique et plus encore sur l’Afrique subsaharienne et ses corridors avec l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient.

Les prévisions demeurant très incertaines par rapport à l’évolution de la pandémie, quels sont les principaux défis que la MCB devra relever par rapport à ses importants marchés étrangers, notamment au niveau de l’Afrique ?
Indépendamment de la Covid-19, le premier défi auquel nous sommes confrontés est bien sûr la sortie de la liste noire de l’Union européenne. En effet, notre expansion en Afrique, au-delà de nos activités structurées dans l’Oil & Gas, repose fortement sur le rôle que peut et doit jouer Mauritius IFC en tant que force d’attraction des investisseurs internationaux sur le continent. En tant qu’acteur majeur à Maurice, nous avons un rôle à jouer dans la communication et les actions à mener pour maintenir la confiance des investisseurs dans notre juridiction, et ce, en partenariat avec les autres acteurs du marché, étatiques, institutionnels ou privés comme Mauritius Finance, par exemple.

Également dans un monde où les voyages restent limités, il est essentiel pour nous de renforcer notre présence locale pour une meilleure analyse des risques et déceler les opportunités. C’est ainsi que nous avons étendu les mandats de nos représentations à Dubaï et à Paris sur les corridors Golfe et Europe avec l’Afrique et que nous revoyons notre position sur nos représentations de Johannesburg et de Nairobi. En outre, en pleine Covid-19, nous avons initié les démarches pour l’ouverture d’une nouvelle représentation au Nigeria, et nous ne nous interdisons pas de réfléchir à d’autres géographies stratégiques. Enfin, la résilience de notre portefeuille de risques offshore repose sur la qualité et le professionnalisme de nos équipes dédiées. Plus que jamais, nous devons veiller à maintenir et améliorer chaque fois que possible cette qualité par des formations adaptées et des recrutements de compétences de haut niveau. La diaspora de jeunes Mauriciens dont certains envisagent le retour à Maurice et l’Afrique regorgent de talents que nous devons être capables d’attirer à Maurice.


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