BEYOND NUMBERS

Michael Shuman : « L’intelligence, SEULE ressource nécessaire »

Michael Shuman :  « L’intelligence, SEULE ressource nécessaire »

Économiste américain reconnu mondialement comme un expert en économies locales. Michael Shuman a participé à la conférence « Lokal is Beautiful » le 23 janvier dernier et explique ici pourquoi investir dans une économie locale est la condition sine qua non pour un taux de croissance plus élevé.

Comment vous êtes-vous retrouvé à Maurice pour participer à la conférence « Lokal is Beautiful » ?

Dans mon dernier livre, The Local Economy Solution, je raconte l’histoire du Mauricien Gilbert Rochecouste, qui après avoir émigré en Australie, est devenu aujourd’hui l’un des meilleurs « place-makers » au monde. Les histoires qu’il raconte sur son enfance à Maurice, sur la beauté mystérieuse et vibrante du pays m’ont incité à répondre positivement à l’invitation qui m’a été faite. Je veux comprendre un peu plus ce « miracle mauricien » dont parle le prix Nobel Joseph Stiglitz.

Vous prônez un retour à une économie locale. Pour beaucoup, l’idée peut sembler paradoxale, surtout à l’ère de la globalisation.

Quand un pays construit une économie locale intelligente, cela veut dire qu’il devient aussi autonome que possible, tout en exportant un maximum. Pour ce faire, les entreprises locales doivent utiliser un maximum de matières premières locales. En fait, se concentrer sur son marché local est une stratégie de création de richesse. Et le vrai paradoxe, c’est que si chaque pays se concentrait sur son marché local, le commerce mondial augmenterait !

Comment ?

Aux États-Unis, de nombreuses études démontrent que le développement d’une économie locale est une condition nécessaire — même si insuffisante — à la prospérité d’une communauté ou d’un pays. À titre d’exemple, selon une étude réalisée par un groupe d’économistes de Harvard, les communautés à plus forte densité de petites entreprises sont celles qui ont un niveau plus élevé de création d’emplois. Une autre étude menée par la réserve fédérale d’Atlanta démontre que les pays avec la plus forte densité d’entreprises locales ont un taux de croissance plus élevé.

D’aucuns diront que si l’économie locale était la solution, alors il n’y aurait pas eu le « shift » vers cette globalisation que nous appelons « progrès »…

C’est important de se rappeler pourquoi il y a eu le shift. Les entreprises poussées vers l’exportation étaient fortement subventionnées par leurs gouvernements respectifs. Idem pour les combustibles (le pétrole, le gaz, le charbon et le nucléaire) et les infrastructures requises pour la globalisation.

Les établissements de prêt tels le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) avaient mis en place des incitations et règlements largement favorables à l’industrie globale et donc, à l’encontre des entreprises locales.

Mais malgré cette concurrence inéquitable, les entreprises locales à travers le monde ont réussi à devenir de plus en plus compétitives.

Et aujourd’hui, il y a un shift mondial des consommateurs en faveur des services plutôt que des produits. Car une fois que les gens ont acheté ce dont ils ont besoin pour leur confort matériel, ils ont tendance à investir ensuite dans l’éducation et la santé.

Ça c’est une bonne nouvelle pour les entreprises locales, parce que les services locaux sont presque toujours plus compétitifs que leurs équivalents internationaux.

Dans notre contexte local, cela veut dire la création de nouveaux secteurs. Comment un État insulaire sans ressource naturelle peut-il créer de nouveaux secteurs avec des moyens limités ?

Dans les pays développés, 70 % des dépenses sont consacrées aux services plutôt qu’aux produits. La seule ressource nécessaire pour la création de services est l’intelligence, que vous avez en abondance à Maurice.

Des 30 % de dépenses dédiées aux produits, les trois-quarts vont vers des biens non durables tels que l’alimentaire, les matériaux de construction et les produits du papier. Contrairement aux biens durables, ces produits ont en commun le fait qu’ils pèsent lourd, mais possèdent une faible valeur unitaire pondérée.

La nourriture, par exemple, est composée majoritairement d’eau. Or, ça n’a pas de sens pour un pays d’importer de l’eau dans un monde où le coût du transport augmente. C’est la raison de la révolution alimentaire locale un peu partout dans le monde. Bref, Maurice ne devrait pas avoir de difficultés à développer des industries locales compétitives, qui fabriquent des produits non durables.

Nous parlons donc là de 90 % des dépenses éventuelles à court terme des citoyens et entreprises à Maurice (services et produits non durables), ce qui représente un gros potentiel de développement de nouveaux secteurs.

Mais l’on cite souvent le fait que notre marché n’est pas assez grand pour produire ce que nous consommons, ce qui fait que les produits locaux coûtent plus cher…

C’est du n’importe quoi. Cet argument ne s’applique pas aux services. Et en sus de cela, il y a énormément de modèles de petites entreprises performantes qui produisent des biens à travers le monde. Il y a quelques années, j’ai entrepris une étude pour la fondation Gates (Community Food Enterprises), qui nous a permis de découvrir de nombreux exemples d’entreprises à petite échelle, que nous avons étudiées pour ensuite en reproduire les modèles.

En règle générale, les gens ont tendance à ne pas faire confi ance à ce qui est produit localement, confondant qualité et ce qui vient d’ailleurs

Il y aura toujours de tels consommateurs — et leurs opinions ont souvent un ancrage dans la réalité. Mais si l’on veut développer une industrie locale compétitive, il faut augmenter la compétitivité et la qualité des produits et services. Il faut aussi sensibiliser les consommateurs à devenir des smart shoppers. Aux États Unis, nous avons lancé la campagne « Think Local First ». Le but est d’encourager une décision consciente du consommateur pour qu’il trouve et compare les biens et services locaux. En général, cela donne un boost aux achats locaux.

Maurice a misé depuis plusieurs années sur son ouverture vers l’extérieur. Est-ce contradictoire avec un retour vers l’économie locale ?

Pas du tout. Une économie locale performante se doit d’accueillir des gens de tous horizons — des investisseurs, des acheteurs, des businessmen, ou encore des touristes. L’important, c’est de s’assurer que les étrangers n’obtiennent pas de subventions ou autres bénéfices qui désavantageraient les investisseurs, acheteurs ou entreprises locaux.

Au fil des années, Maurice a prospéré, mais l’inégalité n’a pas reculé. Le développement de l’économie locale peut-il aussi aider à résoudre ce problème ?

Des études aux États-Unis ont démontré que le tissu local engendre plus d’égalité dans la distribution des revenus. Cette stratégie favorise le développement de petites entreprises locales, qui dépensent localement et cela augmente donc l’effet multiplicateur des revenus. Alors qu’une stratégie qui dépend des entreprises internationales est moins efficace parce que la majeure partie des revenus quitte Maurice et n’aide pas à la prospérité locale.

À mon avis, la clé d’une distribution équitable des richesses est une distribution plus équitable de la propriété d’entreprises. C’est pour cela qu’une économie locale forte engendre l’investissement local. Le gouvernement mauricien devrait encourager les citoyens à investir dans des entreprises locales. Et c’est clair que les grandes entreprises financières telles que la MCB ont un rôle important à jouer à ce niveau.

Quel est donc la différence que vous faites entre le protectionnisme et une autonomie maximale ?

Les deux n’ont rien à voir. Le protectionnisme veut dire que l’État limite le choix des consommateurs à travers des barrières tarifaires et non tarifaires. Développer le local veut dire donner plus de choix et d’informations au consommateur. En fait, le monde de la globalisation est beaucoup plus protectionniste que le monde dont je vous parle, puisque le commerce international et ses infrastructures sont subventionnés. Dans un marché vraiment compétitif, je suis convaincu que les entreprises locales peuvent satisfaire jusqu’à 80–90 % de la demande locale — même dans une économie insulaire comme Maurice.