Pierre-Guy Noël : « La Mauritius Investment Corporation complémente le rôle des banques »

Pierre-Guy Noël : « La Mauritius Investment Corporation complémente le rôle des banques »

Dans un entretien publié dans les colonnes du Défi Économie, Pierre-Guy Noël, Chief Executive de MCB Group Limited, fait le point sur l’année financière 2019-20, impactée par la COVID-19.

La MCB Group a réalisé des profits de Rs 7,9 milliards et aucun dividende ne sera reversé aux actionnaires...

Depuis sa création en 1838, notre institution reverse régulièrement des dividendes à ses actionnaires deux fois par an. Jusqu'à cette année, nous n’avions pas été en mesure de le faire qu'à onze reprises, la dernière datant de 1908.

Pour le dernier exercice financier, il convient de se pencher sur les turbulences économiques sans précédent qui ont prédominé à Maurice et dans les pays où nous sommes présents, dans le sillage de la pandémie de COVID-19. Cette situation a des répercussions importantes sur nos marchés, tous segments et zones géographiques confondus. Elle impacte notre clientèle à travers de multiples canaux.

Dans ce contexte, nos derniers résultats financiers révèlent que les bénéfices du Groupe attribuables aux actionnaires ordinaires ont connu une baisse de 16,1 % pour atteindre Rs 7,9 milliards pour l'exercice se terminant au 30 juin 2020. Ceci est principalement dû à une augmentation substantielle des Expected Credit Losses, du fait de l’important niveau d'incertitude engendré par la crise de COVID-19. Dans le sillage des conditions très difficiles qui prévalent dans le monde, il est évident que cette crise économique n'est pas encore terminée. Personne ne peut prédire combien de temps elle durera.

La prudence doit donc être de rigueur ?

Dans ce contexte, nous pensons que la prudence doit rester une priorité. Par conséquent, détenir des liquidités confortables et des marges en matière de fonds propres ne doit pas être considéré comme un luxe en ces temps troublés.

C'est la raison pour laquelle les régulateurs des pays où nous sommes présents ont demandé de ne pas reverser de dividendes. Tout en respectant, bien entendu, ces directives, nous avons réaffirmé notre engagement à maintenir notre solidité financière, en préservant notamment des niveaux de capitalisation solides, afin d’offrir une protection adéquate contre les chocs potentiels et soutenir nos ambitions de croissance.

Cela signifie-t-il que 2020-21 sera encore plus difficile que l’année financière écoulée ?

Il est évident que nous ne sommes pas encore sortis d’affaire. S'il existe une résurgence de la pandémie dans divers pays, le contexte opérationnel reste particulièrement difficile, avec une faible visibilité sur l'évolution de la situation à l'avenir. Personne n'est en mesure de prédire aujourd’hui la durée de la crise et le temps qu’il faudra pour retrouver un contexte économique pré-COVID.

En ce qui concerne l'exercice 2020-21, des conditions de marché et un contexte économique difficiles devraient continuer de peser sur notre clientèle, à divers degrés. Alors que certains segments d'activité, notamment à l'international, devraient être résilients, les résultats d'exploitation du Groupe MCB devraient, pour cet exercice, être en baisse. Cela étant évidemment dû à une baisse des activités commerciales dans un contexte de ralentissement économique, de baisse de confiance des investisseurs et de marges réduites.

Il faut également se dire que plus la crise perdurera, plus elle sera susceptible d'avoir un impact négatif sur le coût du risque. Les pressions sur la qualité des actifs s'intensifieront probablement, vu que le degré de l'impact reste fortement dépendant de la durée et de la gravité de la pandémie, ainsi que l'efficacité des mesures de soutien des autorités, y compris l’investissement de la Mauritius Investment Corporation (MIC), à l’intention des entreprises systémiques du pays.

Conscient de l'environnement très exigeant et instable, le Groupe maintiendra sa vigilance sur les marchés. Il suivra de près la situation et il renforcera sa proximité avec ses clients, en s'appuyant sur une évaluation régulière des scénarios potentiels.

Nous conserverons des marges adéquates en termes de capital adequacy, ainsi que de ratios de financement et de liquidité, préservant de cette manière notre solidité financière. Parallèlement, tout en réexaminant nos priorités à court terme, nous continuerons à investir pour l'avenir et à créer des bases favorables qui nous aideront à rebondir une fois que la pandémie sera terminée et que les conditions économiques commenceront à se rétablir.

Quel segment de l’économie sera le plus impacté par la pandémie de COVID-19 ? La douleur se fera-t-elle sentir dans tous les recoins économique et social ?

Comme c'est le cas pour presque tous les pays, les ramifications néfastes de la crise sanitaire et économique à Maurice ont, jusqu'à présent, été importantes et vastes. La crise a perturbé les activités de production et le fonctionnement des entreprises dans presque tous les domaines d'activité. Elle a remodelé et réorienté le mode de vie, de travail et de consommation ainsi que les comportements de la population. En un mot, la vie personnelle et professionnelle de chacun de nous a, à degrés divers, été affectée par les conséquences de la pandémie.

En raison du contexte économique mondial difficile et incertain, la distanciation sociale et la fermeture des frontières internationales imposées par les autorités pour en contenir sa propagation, presque tous les secteurs de notre économie ont connu une baisse de niveaux d'activité et de bénéfices. Pendant le confinement, le tourisme et l’hôtellerie, le secteur de la manufacture et le textile qui sont orientés vers l'exportation, ainsi que la construction et l’immobilier, ont été affectés négativement. Et ce, malgré les mesures adoptées par les autorités pour aider les entreprises à rester à flot et pour soutenir l’offre de crédit à l’économie réelle.

Les activités des petites et moyennes entreprises (PME) ont été soumises à d’importantes pressions. La crise a touché la quasi-totalité de nos clients, qu’il s’agisse d’individus, d’entreprises ou de PME. Nombre d’entre eux ont connu un arrêt presque complet de leurs activités pendant le confinement. Après la reprise graduelle des activités économiques, certains secteurs ont rebondi relativement rapidement. D'autres, comme les secteurs manufacturiers et commerciaux, sont encore exposés aux complexités de la chaîne d'approvisionnement, au climat économique difficile et à d'autres défis. Mais ils reviennent progressivement à des niveaux d'activités normaux.

Cependant, certains segments n'ont toujours pas réussi à enregistrer une reprise décente. Je pense surtout aux opérateurs économiques dont les activités sont significativement liées au tourisme et à l'hôtellerie, vu que ce secteur est confronté à une réouverture lente des frontières et à un manque de visibilité sur la régularité des dessertes aériennes.

La Banque de Maurice a créé la MIC. Est-ce que cette entité jouera un rôle important au cours des mois et trimestres à venir en matière de soutien aux opérateurs systémiques ? Se substitue-t-elle aux banques commerciales, dans une certaine mesure ?

À travers le monde, les États ont mis en place des plans de financement afin d’aider les entreprises à rester à flot et à préserver les emplois. Beaucoup de ces plans se traduisent par des concours bancaires bénéficiant de garanties offertes par les États. À Maurice, les autorités ont fait le choix de créer la MIC, dont l’objectif principal est d’investir directement dans les entreprises systémiques du pays afin d’éviter que celles-ci ne fragilisent le secteur bancaire. La MIC ne doit donc pas être perçue comme un substitut aux banques commerciales. Elle complémente le rôle des banques.

Devant l’ampleur de la crise, chacun des acteurs économiques du pays doit faire sa part d’effort. L’État, les banques, les actionnaires et les employés… l’effort de toutes ces parties concernées est indispensable à la relance de notre économie.

La MIC a pour mandat de fournir des fonds propres et des quasi-fonds propres aux opérateurs économiques systémiques touchés par la crise. Dans les conditions économiques et de marché actuelles qui sont difficiles, la MIC a un rôle de premier plan dans la lutte contre les vulnérabilités des secteurs économiques.

L’injection de capitaux par la MIC améliorera certainement la qualité du risque de crédit des ces entreprises, car ceux-ci seront potentiellement convertis en fonds propres à terme. Loin d’être un substitut aux banques commerciales, la MIC peut capitaliser sur les synergies et les partenariats pertinents avec les partenaires publics et privés.

Tout porte à croire qu’on devrait faire une croix sur le tourisme en 2020. Cela signifie que le pays sera sevré de devises étrangères. Cette pénurie se fait-elle sentir au niveau du Groupe, tant sur le plan local et qu’international ?

Compte tenu du climat économique difficile, de la réduction des niveaux d'exploitation des entreprises et de la fermeture des frontières, les entrées des devises à Maurice ont été soumises à des pressions non négligeables. Alors que ce challenge est lié au fait que le tourisme se trouve dans un mode statu quo, les faibles performances des entreprises manufacturières tournées vers l'exportation ont également pesé dans la balance.

Dans ce contexte, la Banque de Maurice a pris des mesures spécifiques pour soutenir des conditions de marché saines. Elle a notamment mis à la disposition des exportateurs et des importateurs des facilités de financement à travers les banques, tout en intervenant régulièrement sur les marchés des changes. À l'avenir, la disponibilité des devises étrangères sur le marché mauricien dépendra dans quelle mesure les secteurs du tourisme et de l'exportation enregistreront une reprise de leurs activités, ainsi que de l'ampleur et de l'efficacité des mesures de soutien adoptées par les autorités.

Quelle est l’approche du Groupe MCB par rapport aux devises étrangères ?

Le Groupe a maintenu des positions de financement et de liquidité en devises solides pour résister à la tempête et honorer ses obligations vis-à-vis de ses clients, tout en procédant de manière ciblée et disciplinée. Nos entités bancaires ont continué à fonctionner normalement, les clients pouvant accéder sans aucune contrainte à leurs dépôts, qu'ils soient en devises locales ou étrangères. Le Groupe est également présent sur les marchés internationaux, vu qu’il y participe à chaque fois que c’est nécessaire, tout en capitalisant sur son expérience technique et ses relations développées au fil des années avec les institutions financières et les banques internationales.

Le débat fait rage sur la réouverture partielle ou totale. En tant qu’opérateur économique de référence, devrait-on couper la poire en deux ou adopter résolument une politique d’ouverture ?

Il ne fait aucun doute que tout assouplissement des restrictions des voyages internationaux comporte nécessairement des risques. Aujourd'hui, s'il est encourageant de noter que le pays n'a pas de cas positifs locaux, il est essentiel de prendre les précautions adéquates pour sauvegarder ces conditions pour le bien de nos citoyens et de nos entreprises.

En même temps, je pense que nous devons être pragmatiques. Après plusieurs mois de confinement et de ralentissement des activités commerciales, il est important de rallumer progressivement et prudemment le moteur de la production nationale, de relancer une économie en difficulté, de rétablir des conditions de vie et de travail normales au sein de la population et de maintenir le bien-être général de notre population tout en cohabitant avec le virus et ses répercussions potentielles.

À cette fin, la réouverture graduelle, disciplinée et bien encadrée de nos frontières internationales peut aider le tourisme à se remettre sur pied et à maintenir ses niveaux de compétitivité sur le marché dans un environnement particulièrement tendu. Comme nous le savons, le tourisme est un pilier fondamental de l'économie mauricienne. Il se doit de reprendre progressivement ses activités. Sa contribution directe à l'économie locale est de 8 %, mais vu le nombre d'activités annexes liées à la fois directement ou indirectement à ce secteur, il représenterait plus de 20 % du Produit intérieur brut.

La pandémie a-t-elle entamé notre résilience ?

Alors que nous avons été confrontés à des moments difficiles associés à la propagation de la COVID-19, je suis d’avis que les mois à venir resteront difficiles pour le pays dans son ensemble. C’est dans de tels moments que nous avons besoin, plus que jamais, de faire front collectivement.

Le Groupe MCB jouera son rôle d’acteur économique majeur dans la relance de l’économie. Nous tenterons de maintenir des liens étroits avec nos clients afin de mieux comprendre leurs besoins, d'être mieux à même d'évaluer régulièrement leur risque de crédit et de proposer des solutions adaptées pour les accompagner dans ces moments difficiles. J'ai toutes les raisons de croire que le Groupe est bien équipé pour affronter sereinement et efficacement les circonstances actuelles.

Je suis également confiant dans notre capacité à sortir plus fort de la crise et à retrouver notre dynamique de croissance au fil du temps. En tant que premier groupe financier de Maurice, nous continuerons d’accompagner le pays et les Mauriciens dans ces moments difficiles.