BEYOND NUMBERS

Raoul Gufflet : « Le développement économique de Maurice passe par l’appui aux SME »

Raoul Gufflet : « Le développement économique de Maurice passe par l’appui aux SME »

Dans cet entretien franc et sans détours, le Deputy CEO de la MCB, Raoul Gufflet, dit que le capitalisme engendre des inégalités et parle de l’importance de redistribuer la richesse.

Quelle est la philosophie derrière Lokal is Beautiful ?

Raoul Gufflet : Lokal is Beautiful (LIB), c’est avant tout la volonté de la MCB de renforcer son engagement social, mais avec un prisme économique. L’idée est essentiellement de se focaliser sur les SME et de se demander comment les accompagner à naviguer entre les multiples défis auxquels elles font face. De se demander comment essayer de créer, non pas l’autosuffisance, mais les conditions d’une économie locale, d’un tissu industriel qui soit dynamique, qui se diversifie et crée les conditions de la croissance économique. Une économie qui n’est plus autant dépendante des importations.

LIB s’intéresse également aux start-ups et devrait les encourager à se lancer dans un projet, quel qu’il soit.

L’économie locale a pendant longtemps été le parent pauvre du développement. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ?

Ce n’est pas tout à fait vrai. Le développement de Maurice post-indépendance s’est principalement appuyé sur les produits de l’exportation, qu’il s’agisse de l’industrie de la canne, du textile ou du tourisme. Ces trois « piliers » de l‘économie mauricienne postindépendance étaient nécessaires parce qu’autrement, Maurice n’aurait jamais réussi à atteindre le niveau de développement qu’elle a atteint aujourd’hui. Et ces industries exportatrices ont créé de l’emploi, mais aussi des industries « satellites » fondamentalement locales.

Mais pendant longtemps trop petites et pas assez circulaires.

Aujourd’hui que le pays a atteint un niveau de maturité qui est reconnu internationalement, l’idée est désormais de se dire : regardons ce que l’on sait faire chez nous, regardons ce qui peut aussi être exporté, mais essayons de créer un branding local et faisons en sorte que les produits des exportations permettent par ricochet, de créer encore plus de dynamisme dans notre économie locale.

Rendons le mérite qui leur revient à des labels comme Made in Moris ou à l’Association of Mauritian Manufacturers (AMM), qui œuvre depuis longtemps pour la promotion de la production locale.

À la MCB, nous disons : créons les conditions d’une inclusion économique qui va faciliter l’esprit entrepreneurial si présent chez les Mauriciens.

Oui mais pourquoi ce shift ?

Plutôt que de shift, je parlerais de recentrage. Le développement économique de Maurice sur les marchés historiques existants est arrivé à quasisaturation. Il nous faut trouver de nouveaux paradigmes, de nouvelles niches.

Les conglomérats domestiques sont arrivés à la limite de leur capacité de développement sur le marché local et sont désormais contraints de rechercher des opportunités de croissance sur les marchés étrangers. C’est une bonne nouvelle pour notre économie, car ils devraient permettre de créer les conditions de ce que nous avons appelé dans notre rapport Lokal is Beautiful, « l’effet multiplicateur » à Maurice.

Et c’est là, avec ces entreprises de plus petite taille, les entrepreneurs locaux et les SME, que nous pouvons, — devrais-je dire — devrons vraiment déployer notre énergie, nos ressources, notre capital. Ce retour vers la promotion des économies locales, circulaires et inclusives est d’ailleurs, vous l’avez sans doute remarqué, une tendance mondiale.

Est-ce que ce message-là est passé ?

Tout ce que je peux dire, c’est que ce discours a été entendu par nombre de SME qui ont senti, suite au séminaire LIB en janvier, qu’il y avait un véritable intérêt de la MCB de les accompagner.

Pour ma part, j’ai reçu beaucoup de sollicitations d’entreprises de toutes tailles et de tous les secteurs de notre tissu industriel. Et là, je ne parle pas que de la production locale pour la consommation locale, mais aussi pour l’exportation. Il y a beaucoup de SME qui attendent qu’on les accompagne et qu’on crée des conditions de leur développement, que ce soit en termes de financement, mais aussi et surtout, d’accompagnement. Quand je dis accompagnement, je pense également à la formation, à l’assistance, pour essayer de les guider parce qu’ils n’ont pas forcément l’infrastructure ni la taille critique pour se doter de moyens humains suffisamment qualifiés. Avec LIB aujourd’hui, nous venons leur dire : on va essayer de vous accompagner, de vous guider, pourquoi pas de vous « incuber » ? En résumé, de vous aider à mieux vous structurer. Et je crois que c’est là que la MCB va vraiment faire la différence.

On parle là de potentiellement changer l’orientation économique du pays…

L’idée, c’est de démontrer que le développement d’un tissu industriel local qui est constitué d’une pléiade de SME est le meilleur fondement pour passer le cap du middle-income trap. Parce que ce sont ces entreprises qui vont générer elles-mêmes, les conditions de leur croissance et de l’accès à une classe moyenne de plus en plus large, qui consomme et qui génèrera elle-même, les conditions de son développement durable.

Maintenant, trouvez-moi le chef d’entreprise à Maurice qui pourra dire que l’orientation économique du pays ne doit pas changer si nous voulons faire face aux nouveaux défis — qu’ils soient économiques, sociaux, démographiques, générationnels, digitaux ou environnementaux — qui pointent à l’horizon ?

Que dites-vous à ceux qui se posent la question de savoir si c’est le rôle d’une banque d’essayer d’influencer le développement économique du pays ?

C’est une excellente question à laquelle je réponds par une autre question — « pourquoi est-ce que la MCB ne l’a pas fait de manière plus visible ? » Et c’est ça la vraie question.

Pourquoi aujourd’hui est-ce qu’une entreprise sociale et responsable est de plus en plus sollicitée ?

La réponse est parce que les gouvernements, quels qu’ils soient, où qu’ils se trouvent, ne peuvent gérer seuls les grands problèmes macroéconomiques. Les modèles de gouvernance nationaux ont montré, quasiment partout, leur limite. Cela à cause de la démographie, de comportements sociaux qui ont profondément changés, de nouvelles attentes de la population qui vit de plus en plus mal les inégalités. Et ça, ne nous leurrons pas, est lié au développement du capitalisme. Churchill disait en parlant de la démocratie que c’était le plus mauvais système excepté qu’il n’y en avait pas de meilleur. Eh bien, moi je me permets d’oser l’appliquer au capitalisme !

Et pourtant, le capitalisme est grandement associé à la MCB !

Oui, sans aucun doute. Pour la majeure partie de la population, la MCB, c’est le système capitaliste par excellence. C’est l’entreprise profitable dont on attend la publication des résultats annuels avec anxiété. Anxiété positive j’ose espérer ! Mais reconnaissons-le, et n’en ayons pas peur, un pays en développement a besoin de ces groupes qui réussissent et sont profitables.

Ne nous voilons pas la face : une économie qui se développe a besoin d’un système bancaire, d’un système financier et d’un tissu industriel diversifiés, vibrants, dynamiques, qui soient solides et forts.

Mais une fois qu’on a dit ça, l’idée est de se dire, oui il y a du capitalisme, mais comment est-ce qu’on redistribue la richesse ? Prenez les modèles des pays scandinaves qui sont, comparativement à nombre d’autres pays de par le monde, « surtaxés ». Oui, les prélèvements directs sont très élevés. Mais leur réussite tient au fait qu’ils sont passés maîtres dans l’art de la redistribution de la richesse, en fonction de stratégies claires sur ce qui fera leur développement futur (infrastructures modernes, éducation, santé, culture, environnement, sport). Et cela, leurs concitoyens l’ont bien intégré, et en sont plutôt fiers.

Nous avons à Maurice, un modèle fiscal qui, pour la taille de notre économie, est à mon sens plutôt bien structuré. Il a d’ailleurs permis une diversification nécessaire et bénéfique de notre économie dans le BPO et les services financiers, pour ne citer que deux exemples et son positionnement actuel comme centre financier international.

Tout cela pour vous dire que le capitalisme crée la richesse. Cela ne fait aucun doute. Mais ce qui est important, c’est comment faire pour que ces richesses soient redistribuées dans une économie circulaire dont bénéficiera le plus grand nombre avec, bien entendu, des mécanismes clairs et équitables d’accès à l’éducation et à la santé.

Je crois qu’il y a une vraie nécessité que les groupes à capital privé comme la MCB deviennent des acteurs beaucoup plus vocaux, beaucoup plus visibles sur ces problématiques qui ne sont plus seulement du ressort des États.

Je crois que c’est là que le vrai succès d’une initiative comme LIB va se mesurer. Dans la capacité des entreprises privées de travailler de concert avec le secteur public qui va, lui aussi de son côté, créer les conditions de développement, et sans antagonisme avec ces mêmes initiatives privées.

Il y a justement aujourd’hui un désir de la MCB d’être plus qu’une source de financement pour ses clients et de s’impliquer davantage. Pourquoi ?

Oui, il y a un vrai engagement de la MCB, qui vient dire que nous allons nous engager, faire prendre conscience à nos concitoyens des vrais enjeux économiques, sociaux et environnementaux de demain.

Nous avons pris le parti, courageux, d’anticiper les attentes de la nouvelle génération, celle qui fera le succès de l’île Maurice de demain. Une île Maurice moderne, ouverte, multiculturelle, ouverte aux compétences étrangères, soucieuse de la préservation de son patrimoine culturel et environnemental. Celui qui a fait son histoire et fera son attrait futur. En une phrase : une île Maurice fière de son passé et ambitieuse pour son avenir.

Pourquoi ?

Parce que je crois que ça fait partie de la responsabilité sociale d’une entreprise profitable, mais surtout consciente des enjeux de demain.

Je cite souvent Thomas Piketty, qui reste un économiste libéral, mais qui dit que le capitalisme ne peut que générer des inégalités qui vont aller en croissant. Il est donc clair que si on ne prend pas en considération les intérêts et les desiderata de cette frange de notre population qui vit le plus mal ces déséquilibres engendrés par le capitalisme — quels qu’ils soient — nous courons le risque de nous retrouver face à des mouvements contestataires comme il y en a de plus en plus de par le monde. Et avec une conséquence immédiate, à savoir une économie qui ralentit et dont les effets vont se ressentir à tous les niveaux de notre nation.

Et c’est là que Success Beyond Numbers prend toute sa substance. Excusez- moi de passer à l’anglais. We have the numbers, we look beyond these, with only one objective: The long term success of Mauritius.