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Arnaud Florentin : « S’habituer et s’adapter à une très forte volatilité économique »

Arnaud Florentin : « S’habituer et s’adapter à une très forte volatilité économique »

La résilience productive. Ce terme fait référence à la capacité d’un pays à produire des biens suffisamment variés pour assurer sa résilience économique. C’est aussi le sujet du rapport « Lokal Rebound », lancé par la MCB lors d’un webinaire le 3 juin. Arnaud Florentin, auteur de ce rapport et directeur associé du cabinet Utopies, nous en dit plus.

Vous faites état, dans votre rapport, de la nécessité pour un territoire d’avoir un tissu productif relativement diversifié pour pouvoir faire face aux aléas économiques. Est-ce que cette conclusion prend en considération les spécificités de l’économie mauricienne ?
Absolument, car le rapport propose de faire du sur-mesure. Un grand nombre d’économistes pensent que la diversification de l’économie est essentielle si l’on veut pouvoir faire face aux chocs. La question est : comment diversifie-t-on et avec quelles activités économiques ? Et comment fait-on ce choix ? L’approche que nous proposons à travers le rapport Lokal Rebound est de partir de ce que Maurice sait déjà faire, en exploitant son patrimoine productif.

Que voulez-vous dire ?
Dans notre étude, nous prenons l’image d’une forêt où chaque partie représente un produit ou une famille de produits. La forêt mondiale compte 1 200 familles de produits et Maurice produit environ 150 d’entre elles. Face à ce constat, il est évident que le pays ne pourra s’aventurer que dans les produits qui ont une parenté avec ceux qu’il produit déjà. C’est ce que nous appelons les « proximités productives ». Nous en avons calculé près de 2 500 à Maurice. Grâce à ces proximités, vous pouvez envisager des diversifications d’entreprises, des complémentarités, des collaborations, des regroupements (hubs industriels), des mises en commun (en termes de ressources humaines, d’achats, etc.), de la substitution (recyclage des déchets), etc. En d’autres mots, exploiter pleinement les spécificités de l’économie.

Ne nous heurtons-nous cependant pas à la réalité de la mondialisation ? Maurice ne produit pas la plupart des biens qu’il consomme. Comment changer de cap quand cette réalité-là est aussi ancrée dans nos mœurs ?
Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un changement de cap, mais plutôt d’un rééquilibrage. Le miracle mauricien est le résultat d’une inscription réussie dans la mondialisation. Comme nous l’avons montré il y a deux ans dans le rapport Lokal is Beautiful, l’adaptation réussie de Maurice dans la mondialisation (et la forte croissance des revenus qui viennent de l’extérieur, dont le tourisme) s’est accompagnée d’une baisse de l’effet multiplicateur. C’est-à-dire que l’économie mauricienne ne garde pas suffisamment ces richesses, qu’elles n’ont pas l’occasion de se multiplier localement et qu’elles ressortent de plus en plus vite du territoire.

Cette situation peut avoir au moins deux conséquences : limiter la capacité de Maurice à résister à des chocs (comme celui que nous vivons actuellement) et effriter sa compétitivité internationale.

Donc, il faudrait pouvoir fabriquer plus de produits à la fois pour le marché local et pour l’exportation ?
Oui, mais pas que. Le Growth Lab de l’université d’Harvard (dont parle notre étude) démontre qu’une grande partie des exportations de Maurice porte sur des produits peu sophistiqués, à faible valeur ajoutée et mobilisant peu de savoir-faire locaux différents.

Ces produits destinés à l’exportation seront à l’avenir exposés à une forte concurrence domestique, car de nombreux pays veulent maintenant faire du « Made in local » sur des produits de base (alimentation, textile, biens domestiques, etc.). Seuls les pays avec des produits sophistiqués seront à l’abri d’une telle concurrence « locale » et rayonneront à l’international.

Pour que Maurice puisse tendre vers des produits plus sophistiqués, il sera nécessaire d’envisager un système économique qui brasse une multitude de savoir-faire différents, qui sache créer davantage de synergies entre les entreprises.

Dans un tel cas, on dit aux entrepreneurs : voilà, il suffit de changer de cap, d’identifier les secteurs productifs à Maurice, de comprendre quels sont les skills que le pays a, d’identifier les filières qui ont besoin des mêmes skills, de faire une mise en commun des besoins afin de pouvoir produire des biens plus sophistiqués. Est-ce bien résumé ?
Oui, c’est ça. Lorsqu’une opportunité de diversification économique pour Maurice est identifiée, trois possibilités se présentent : soit on travaille avec une entreprise mauricienne déjà positionnée dans le secteur, soit on développe un projet entrepreneurial avec plusieurs acteurs locaux, ou encore on attire un investisseur étranger. Dans les trois cas, cette diversification ne sera pas possible si l’on part d’une feuille blanche. Il faudra regarder tous les savoir-faire (know how) dont dispose déjà le territoire et lesquels offrent des proximités : compétences des salariés, modes de production, matériaux utilisés, etc. et être capable de les exploiter au mieux. Toutes ces proximités sont autant de solutions pour créer ou renforcer une filière locale ou aider les développeurs économiques qui veulent attirer des investisseurs étrangers.

Il y a une certaine sophistication dans les idées proposées qui dépasse peut-être la réalité des entrepreneurs mauriciens. Qu’on le veuille ou non, notre secteur manufacturier repose – entre autres – sur une main-d’œuvre bon marché.
Cela ne concerne pas uniquement les entrepreneurs mauriciens. N’importe quel entrepreneur pourrait, à juste titre, nous rétorquer que chaque matin, il se lève pour faire au mieux compte tenu des ressources humaines, matérielles et naturelles dont il dispose, qu’il essaie au mieux de s’approvisionner ici ou là et de les vendre à meilleur prix sur les marchés locaux et internationaux et surtout, qu’il n’a pas le temps et les ressources pour imaginer des proximités productives.

J’irais même plus loin : certaines idées que nous avançons, comme le fait de chercher des « redondances » locales, peuvent sembler contraires au lean manufacturing, c’est-à-dire produire de façon allégée et au plus juste. Sauf que pour faire face à la forte volatilité économique avec laquelle le monde devra composer pour des raisons sanitaires ou environnementales, les entreprises ne pourront plus opérer avec des modèles linéaires et parfaitement optimisés. Il va falloir des approches plus empiriques, parfois même expérimentales, des processus de trial and error dans la façon de mettre en place de nouveaux modèles économiques plus locaux, collaboratifs, inclusifs ou circulaires. Ces petites erreurs seront bien moins dommageables que celles auxquelles s’exposent un certain nombre d’entreprises si elles ne font rien.

Car en réalité, l’approche que nous défendons n’a rien de sophistiqué, elle est ultra-pragmatique. Vous avez raison de faire référence au secteur manufacturier bon marché (textile, agroalimentaire…) comme frein potentiel. Mais c’est justement derrière ces secteurs que se cache le début de la solution avec une multitude de savoir-faire sur lesquels construire de nouvelles activités à Maurice. De même, le cheap labour, c’est aussi des compétences métiers qui peuvent être mobilisées dans d’autres secteurs dans le cadre de partenariats ou de reconversions.

Appliquer le scénario de la résilience productive voudrait en fait dire une refonte totale de l’orientation économique du pays, n’est-ce pas ?
À long terme, probablement. À court terme, les spécialisations et les marchés de Maurice resteront globalement les mêmes. La refonte ne sera et ne doit pas être brutale. Ce qui est important, en revanche, c’est d’avoir un objectif ambitieux de diversification de l’économie mauricienne, petit à petit, secteur par secteur, sans s’éloigner de son patrimoine productif, sinon cela ne marchera pas.

Il y a deux ans, avant que la Covid-19 ne fasse partie de notre réalité, la MCB présentait le rapport « Lokal is Beautiful ». Aussi inspirante qu’était l’idée d’encourager une économie locale durable pour une prospérité durable - pas très éloignée de celle de la résilience productive d’ailleurs – elle tarde à aboutir. Cela vous surprend-il ?
Je pense qu’avec une année 2020 « normale », nous aurions sûrement vu éclore davantage de projets et expérimentations, surtout avec la transition climatique et les préoccupations environnementales en cours. D’ailleurs, de nombreux entrepreneurs mauriciens se positionnent activement sur ces nouveaux marchés malgré la crise. Mais pour que des idées se transforment en actions, cela peut prendre du temps, ou du moins rester au stade d’idée tant que nous n’avons pas atteint un véritable « point de bascule ».

Quel est donc ce point de bascule ?
Selon l’éditorialiste américain Malcolm Gladwell, ce fameux tipping point se trouve quelque part aux alentours de 10 % d’une population, seuil à partir duquel une minorité engagée et adoptant de nouveaux comportements peut changer la norme sociale et entraîner dans son sillage la majorité silencieuse. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui avec les entreprises qui adoptent une à une un plan de neutralité climatique. C’est probablement ce qui se passera sur la diversification dont nous parlons.

Certains pensent que la crise actuelle, liée à la Covid-19, va changer la façon dont le commerce international se fait. Or, cette prémisse souffre du même mal que le changement climatique : les gens ont du mal à y croire, en pensant que les choses reviendront assez vite à la « normale ». Que dites-vous à cela ?
Je ne dirais pas que la Covid-19 soit le déclencheur d’une nouvelle géographie économique. La Covid-19 est avant tout un choc qui nous informe sur les conséquences que nous allons inéluctablement rencontrer au cours des prochaines décennies. Tous les scientifiques s’accordent à dire que la fréquence des aléas climatiques et naturels va s’accélérer : la « normale » sera celle des événements météorologiques extrêmes (vagues de chaleur, inondations côtières, submersions marines, sécheresse, etc.), de la hausse du niveau marin, des feux de forêts, etc. Les impacts économiques potentiels sont très nombreux : endommagement du matériel, rupture de l’activité, rupture des approvisionnements, interruption des transports, forte volatilité économique des marchés, raréfaction des ressources, baisse de la productivité, incertitudes sur les contrats, etc.

C’est un fait, nous allons devoir nous habituer à une très forte volatilité économique. Les pays et les entreprises vont devoir s’adapter, trouver des solutions, des options et des alternatives davantage locales pour devenir plus résilients. La localisation d’une (petite) partie de la production et des échanges sera donc probablement nécessaire pour gagner en agilité.

Est-on en train de dire qu’avec l’idée d’une diversification basée sur la résilience productive, les industriels du pays devront produire en priorité pour le marché local et régional ?
Qu’on se le dise, la production mauricienne continuera à être majoritairement tournée vers l’exportation, l’économie mauricienne en a besoin. L’enjeu est celui d’un rééquilibrage avec davantage de flux locaux ou régionaux vers ou depuis le reste de l’océan Indien, région qui importe tout de même plus de USD 14 milliards de produits chaque année. Le potentiel régional est important (près de 700 marchés dépassent le million de dollars d’importations dans l’océan Indien).

Mais il me semble nécessaire d’insister ici sur deux points afin de dissiper toute confusion : tout d’abord, il faut bien différencier synergies locales et marché local. Des symbioses industrielles, même si elles génèrent de nouveaux échanges locaux, visent à produire des biens qui resteront probablement exportés hors de l’île, surtout s’ils sont différenciants et qu’ils racontent une autre histoire sur le marché mondial, la vôtre.

Ensuite, comme je l’ai évoqué précédemment, il ne faut pas opposer synergies locales et exportations : l’avenir du rayonnement de Maurice à l’international dépendra de sa capacité à sophistiquer ses produits, notamment par des synergies territoriales.

Si vous aviez un message à passer à l’entrepreneur mauricien, quel serait-il ?
Il n’y a pas de fatalisme. Un très grand nombre de biens peuvent être fabriqués à Maurice, que ce soit pour vendre sur le marché local, régional ou mondial. Chaque année, le pays importe pour près de USD 30 millions de bakery products. Peu importe, Maurice propose près d’une quinzaine de proximités productives de qualité, rien que pour ce produit. Les barrières à l’entrée ou les freins (rendements d’échelle, taille du marché, absence de savoir-faire, etc.), souvent invoqués pour ne pas produire localement, ne sont pas si infranchissables à condition d’être agile, de bien connaître l’écosystème productif local, d’oser expérimenter et de savoir mobiliser de nouvelles techniques de fabrication (nouvelles solutions de recyclage, micro-fabrication, robotisation, etc.).  

Le contexte insulaire constitue un formidable laboratoire qui accentue les contraintes que l’on peut ressentir sur le continent. Dites-vous aussi que si vous arrivez à trouver l’équation à Maurice, vous pourrez l’exporter dans les territoires du monde entier. C’est sûrement dans la résilience productive que se nichent les plus belles start-up de demain.